Le grand gagnant
Salut, je suis le grand gagnant. Alors là, je
sais exactement
ce que tu penses. Tu te dis, milledioux, si c'est ça un gagnant,
je
veux pas savoir à quoi ressemble un loser. Et tu as tort. Car je
suis
le grand gagnant de ces vingt dernières années. Avec mes
lunettes et ma
tête de "programmateur" chez Microsoft, j'ai tout raflé.
Bon, d'accord,
pas autant que la Uber kaste qui nous dirige, mais bon, ceux-là,
c'est
à part. Ils le doivent à leur talent, à leur
hauteur de vue, à leur
sincérité.
Non, moi, plus modestement, j'appartiens à cette
frange aisée de la classe moyenne. Celle qui a su s'acheter des
appartes à temps, investir dans le déficit de l'Etat
(bon, le rendement
est pas terrible, mais c'est du garanti) ou en bourse quand la bourse
était pleine, et globalement profiter de tout. Par exemple, des
cadeaux
fiscaux tous azimuts qui nous sont tombés dessus ces derniers
temps. Si
je répare mon apparte quand je le loue, par exemple, je
déduis ça de
mes impôts. Pareil si j'emploie une Conchita parce que j'ai la
flemme
de laver mon salon. L'Etat (toi) me déduit Conchita. Si je veux
refiler
des bouts d'apparte à Théo mon fils et Chloé ma
fille, à moins que ce
soit l'inverse, eh bien là encore je gruge assez tranquillement
la
collectivité. Des dizaines de milliards d'euros au total, sans
même
avoir besoin de frauder (pour ça, il faut un conseiller
financier, et
ça coûte cher). Donc c'est bien. Je te renvoie au
mirifique article
page 1 de ce superbe blog pour savoir combien d'emplois décents
et
pérennes on pourrait créer avec ça.
Pourtant, il y a des trucs qui
me chiffonnent. Ces temps-ci, la protection sociale et les services
publics, c'est plus ce que c'était. Avant, j'en profitais
à fond - je
te rappelle que je vis 10 ans de plus qu'un ouvrier, alors la
Sécu et
les retraites, c'est tout bénèf pour moi - mais
maintenant, même les
ouvriers et autres pauvres se mettent à vivre vieux. Du coup
ça finit
par faire cher, j'ai fait mes calculs. Pareil pour le service public.
C'est la merde dans les bahuts, depuis que même les pauvres, etc.
y ont
accès. Alors j'ai encore fait des calculs. Au total, c'est plus
trop
rentable pour moi. Donc plus trop rentable. Donc on va s'en
débarrasser. Pas trop vite, le temps que je prenne mes
dispositions.
Mais il y a déjà plein de petits détails qui vont
dans le bon sens. Les
billets à prix cassés du TGV, par exemple. Tu peux les
réserver que sur
internet. Et qui c'est qui maîtrise internet ? Tu vois ? On avait
raison de privatiser la SNCF. Enfin, bientôt. Bref, comme
ça y est,
j'ai gagné, j'ai plus de raison de payer pour toi.
Je te laisse, c'est l'heure de créer de la richesse.