Qui est vraiment
Jaurès ?
Salut, je
suis l'anti-Jaurès.
T'as pas l'air très convaincu. Tu te dis, mais Non, c'est
Emmanuelli,
je le connais, je l'ai vu à la télé, il
était contre le truc,
là...euh...et le seul point commun c'est que je fais un discours.
Eh bien tu te trompes. Je suis l'anti-Jaurès,
parce que c'est Rocard qui l'a dit dans son dernier bouquin. Et au fil
des ans, c'est devenu une sacrée autorité morale, ce
Rocard. Dans ce
même bouquin, il déclare par exemple qu'il trouve "une
tripe sociale à
l'UDF" (des tripes à l'UDF, bientôt il va y voir des
couilles), que sa
maman était autoritaire et que donc "c'est un miracle que je
sois
hétérosexuel" (vous imaginez, j'aurais pu être
pédé, quelle horreur),
que Chirac était "un gars pas compliqué qui aimait
s'amuser " (pu-tain
le scoop !), et il conclut que "tout le monde vous expliquera que si je
suis un stratège visionnaire, ma faiblesse en matière de
commandement
des hommes explique que l'histoire ne se soit pas aussi bien
terminée
qu'elle aurait dû". Bref je sais pas quelle variété
de beu ils font
pousser à Bruxelles, mais c'est de la bonne. D'ailleurs, sous
son
influence sans doute, le vieux zguègue s'est quand même
lancé dans un
combat sympa : la lutte contre les brevets de logiciels. Si si. Le
même
que celui d'Attac, qu'il vomit pourtant tous les jours pour son quatre
heures. Par ailleurs, ses copains eurodéputés
"socialistes" anglais
sont en désaccord avec lui là-dessus, et il s'en
étonne. L'a pas fini
de nous faire rire lui...
Où j'en étais moi ? Ah oui, savoir si je
suis l'anti-Jaurès ou pas. C'est vrai quoi : il est barbu je me
rase,
il est serein dans son marbre, je suis tout le temps
véner, il est
beau et lisse, je suis défoncé...Bon, allez je te fais ma
bio.
Je
suis cadre bancaire chez Rothschild, autant te dire que si je
défends
les pauvres c'est quand même pas trop mon milieu. Je suis
secrétaire
d'Etat au budget, sous Mauroy puis Fabius, jusqu'en 86, donc je suis
bien placé pour assister au retournement socialiste face au
libéralisme. En ce qui concerne mes amitiés au PS, j'ai
été pote puis
je me suis fâché avec à peu près tout le
monde - comme à peu près tout
le monde au PS. Enfin, comme j'étais le seul socialiste à
savoir faire
des additions (à cause de mon boulot) c'était moi le
trésorier du
parti, et du coup, c'est moi qui ai pris pour tout le monde, au moment
de l'affaire Urba et autres fausses factures. C'est marrant, personne
ne m'a jeté ça à la figure, pendant la campagne du
référendum...C'est
marrant...
Non, le truc pas vraiment sympa et jauréssien chez moi,
c'est mes amitiés avec Laurent Gbagbo, le plus que douteux
président de
la Côte d'Ivoire. Bon, on se voit plus trop ces temps-ci, et puis
là
encore, hein, je suis pas le seul. Demande à Rocard.
Voilà. Je te
propose une synthèse socialiste. Je suis pas
l'anti-Jaurès, mais je
suis pas Jaurès non plus. C'est clair. Jaurès c'est notre
père à tous (pour Edith Cresson ou Jack Lang faut le dire
vite), c'est le tonton des dimanches qui prend la
parole en fin de banquet devant une jolie table de convives
prolétaires, certes, mais beaux et propres.
Moi je suis le tonton
un peu alcoolo, un peu escroc, qui grommelle en bout de table dans son
costume à rayures, avec sa Gitane d'une autre époque.
Mais tu sais quoi
? À la fin du banquet, c'est moi qui vais te ramener dans ma BX.
D'accord, elle est un peu pourrie, j'ai pas nettoyé la banquette
arrière depuis longtemps et j'ai un gramme cinq dans le sang,
mais
c'est moi qui te ramène. Parce que les autres empaffés,
là, dans leurs
Safranes, il sont partis depuis longtemps, sans même se poser une
question.
Allez, à la santé de Jaurès.