On se fait la mode
Allez, un peu de distraction en
cet automne d'embrasement des banlieues.
Donc, on va chercher son Heckler & Koch à visée
laser, on prend le
supplément Mode du grand quotidien fondé par un grand
journaliste il y
a longtemps, et on s'entraîne. Avis aux fines gâchettes,
c'est vraiment
de la séance de tir pour bleubite.
Commençons par sonder le texte : quelles en sont les grandes
lignes, les idées-forces ? Eh bien, principalement, le chahut.
Hé voilà. Et après, on s'étonne que ce soit
le bordel en banlieue. Car
ces innocents laxistes, ces bobos irresponsables, n'hésitent
pas, à
l'instar du Belge Kris Van Assche, à chahuter en douceur les
coupes du costume. Eh toi, là, je t'ai vu chahuter les
coupes du costume ! Tes papiers !
Heureusement, ce début de rébellion peut se targuer de
posséder des racines profondes : il s'agit d'une allure
bohème, un peu chaotique, héritée de Gainsbourg et
plein de gens avant lui, comme Rimbaud par exemple,
nous déclare le directeur artistique de Dior Homme. Artistique
et pas
littéraire, fort heureusement. Ouais eh m'sieur l'CRS, d'accord
j'ai
niqué la poubelle, mais plein de gens avant moi l'ont fait aussi
!
Suit un court passage où nous apprenons que les ventes du bijou
pour hommes ont progressé de plus de 300% en France ces
dernières années : une bonne nouvelle, enfin, car les
hommes étaient privés par l'inconscient collectif,
depuis que la Révolution française a banni cet accessoire
de classe. Tu te rends compte des privations que certains endurent
? Et nous on est là à geindre sur nos retraites. Sales corporatistes de merde. Heureusement, la Restauration
des années 1980-2000 a remis les choses dans le bon sens.
Après cette mise en bouche, nous atteignons l'un des coeurs du
problème. Enfin, l'un des grumeaux. Le velours. Matière
cruciale, liée
à une histoire révolue : on se souvient des
prêtres ouvriers de notre enfance, aux vestes
côtelées mal taillées.
Hein, que tu t'en souviens ! Quels cons ! Ils portaient des vestes
côtelées mal taillées ! On se demande vraiment ce
qu'ils faisaient de
leurs tunes, alors que chez Holland & Holland (François ?)
ils
auraient pu se procurer un très sympa ensemble en velours
cognac et sanglons de cuir, pour 1170 euros la veste et 410 euros le
pantalon.
Demande à Benoît XVI, il en est très content. Cela
dit, nous ne sommes
pas sortis de la chienlit : les gens qui portent tout ça ont
une envie d'élégance classique, mais...mâtinée
d'irrévérence.
Reviens p'tit enculé, j'vais t'apprendre moi, à
mâtiner ta cave HLM
d'irrévérence ! Oaeuh, c'est pas moi, m'sieur l'CRS, la
cave, j'voulais
juste lui chahuter son élégance classique !
C'est une véritable
guérilla urbaine, avec guet-apens, que nous livrent ces
sauvageons de
créateurs de mode : Ennio Capassa, qui dessine plus ou moins des
cabans, nous explique certes pour moi, le caban est l'une des
vestes les plus iconiques qui aient jamais été
inventées (iconique ta mère !!!), mais ce petit
infiltré au patronyme allogène nous déclare aussi
qu'il a opéré en y ajoutant des poches et des zips
là où personne ne les attendait. Ah les salauds, vous
avez vu, chef, où ils ont planqué les poches et les zips
!!
Ces primo-délinquants ne respectent rien, et surtout pas la
femme : dans la famille des peaux, c'est l'agneau retourné,
qui, à l'instar de la femme, remporte cette saison tous
les suffrages. Bon, parce que l'agneau, on le tourne, on le
retourne, mais ça vaut quand même pas une femme...
Passons sur les bottiers qui réinventent l'érotisme
du pied masculin
à partir de 420 euros. Un, quiconque a jamais vécu en
collectivité
masculine sait pertinemment que l'érotisme du pied masculin ne
vaut pas
420 euros, et deux, si l'érotisme changeait la vie ou même
cassait des
bagnoles, ça se saurait.
Pourtant, l'érotisme persiste et signe, en nous proposant des jus
charnels : pus, sueur, sperme, menstrues, il y en a pour tous les
goûts. Non, j'déconne, c'est bien sûr des bouquets
masculins
dont il s'agit. L'événement olfactif de la
rentrée, c'est le jus à base
de tubéreuses (eurrk !!), Dior Homme. Inspiré d'une
tradition
japonaise, on se voit l'offrir à un monsieur à
l'élégance classique comme à un jeune loup en
quête de raffinement. Jeune loup ! tu es en quête de
raffinement ? Viens, je vais t'offrir un jus de tubéreuses ! Si,
si, je m'y vois.
Cela dit, face à la vague de populisme repoussant qui a
déferlé après
le référendum, certains créateurs, les
lâches, s'adaptent et font de la
surenchère démagogique : ainsi, il s'agit avant tout
de se sentir bien dans ses chaussures,
nous explique Richard Litzer, responsable de la distribution
européenne
de la marque Keen. Attention quand même à ne pas en
rajouter dans la
facilité. Des chaussures agréables à porter...On
n'est pas loin du
poujadisme, là. Heureusement, John Lobb rétablit un
élitisme de bon
ton : une chaussure richelieu proposée à 1000 euros,
et millésimée. Parce que chez John Lobb, on aime
avant tout les traditions. La tradition des 1000 euros.
Passons encore sur les sacs à poches, qui traduisent
de nouveaux besoins. Singularité et évasion sont
les leitmotivs d'aujourd'hui. Singularité !
Singularité ! Singularité ! Je suis unique ! Je suis
unique ! Je suis unique !....
Enfin, et à notre grande inquiétude, revoici
l'insécurité. En effet, sur
le bitume de nos villes, trappeurs canadiens, gentlemen farmers, marins
en escale, joueur de polo, rappers, rockers, motards...font triompher
la diversité des genres.
Voiture 22 à toutes les
unités...voiture 22 à toutes les unités...place du
Palais Royal, une
bande de trappeurs canadiens est en train de faire triompher la
diversité des genres avec des rappers en escale...envoyez
renforts...
Pire encore : un rien, une touche, une dégaine, un regard
noir, et le sportswear prend des allures de mauvais garçon.
Selon certains rapports de la DST, un blouson en cuir faussement
vieilli sur un sweat qui dépasse, et c'est le côté
voyou qui s'exprime. Quand
on voit le prix des fringues en question (pull à 560 euros,
veste en
cuir à 690 euros), on se dit qu'effectivement, le deal,
ça doit bien
rapporter.
Nous terminons en beauté sur un véritable racket : une
pub à l'intimidation pour Vitalift de l'Oréal. Monsieur,
vous trouvez que vous avez bien vieilli ? Elle vous trouve surtout
relâché.
T'as compris vieille peau ? Alors magne-toi d'acheter du Vitalift,
sinon je prends un amant de 20 ans en blouson faussement vieilli (lui) !
Je te laisse, c'est l'heure de mon peeling.